HAITI, L’ÉTAT APPARENT…

Par Hérold Jean-François Il n'y a rien dans l'actualité haïtienne de ces dernières semaines qui indique aux citoyens et aux étrangers vivant sur no

Résumé de l’actualité du lundi 10 juillet 2017
Résumé de l’actualité du jeudi 6 décembre 2018
Haïti-Justice : Jean Anil Louis Juste 7 ans après, le mystère reste entier sur son assassinat

Par Hérold Jean-François

Il n’y a rien dans l’actualité haïtienne de ces dernières semaines qui indique aux citoyens et aux étrangers vivant sur notre territoire que notre pays est administré et que les organes de l’État fonctionnent. Si l’on réfère aux institutions et aux mécanismes républicains qui sont en articulation pour l’affirmation d’une entité politique cohérente qui maitrise toutes les données dans l’exercice des attributions d’un État classique, l’on comprendra vite que notre pays, Haïti, ne répond pas à ces caractéristiques et que l’État dans ce cas n’a qu’une existence apparente.

Fort de ce constat, n’importe qui décide de défier l’État et l’acte de défiance est produit, son auteur l’assume et continue sa provocation en multipliant les déclarations dans les médias et l’État ne bronche pas. Certains expliqueront cette attitude par le fait d’une décision de sagesse. Mais dans la réalité, cette posture indique une absence avérée de l’État. L’État, pour qu’il existe et mériter le respect des uns et des autres ne doit abdiquer en aucune façon et ne doit pas transiger quand des citoyens décident de piétiner les principes et fondements faisant partie des fondamentaux de la République.

Et tous les jours de ces derniers mois, les habitants aux abois de la Saline, de Cité de Dieu, de Martissant et de ses confins, de quelque point du territoire, pour des raisons différentes et diverses, les entreprises mises en situation de quasi ruine par le blocage récurrent de la circulation sur nos routes nationales se demandent ou se sont surement demandées où est l’État? Quel est l’interlocuteur en Haïti?

L’État est mis en déroute à toutes les heures du jour et de la nuit, mais au lieu d’intervenir pour exprimer la présence de l’État, nos autorités publient des communiqués pour déplorer et protester comme les simples citoyens qui rient de l’État qui leur donne des garanties qu’il n’a pas assumées hier quand les faits précédents se sont produits et quand ils étaient victimes dans leurs biens ou dans leur vie; qu’il n’assumera pas demain parce que les protestations ne s’accompagnent d’aucune information sur l’appréhension de bandits ou de délinquants qui ont produit les dégâts, actions et faits déplorés par l’État, pour dissuader de les reproduire.

Les jeunes douaniers de Malpasse victimes de l’inexistence de l’État avaient cru jusqu’à la dernière minute que cet État-là, dans son expression actuelle, pouvait les protéger. Ils se sont mis sous sa protection à l’intérieur d’un Commissariat de police et c’est dans cette enceinte supposée inviolable que leurs assassins sont venus leur donner la mort! L’appel de détresse d’un policier qui demandait des renforts pour protéger ces citoyens et les bureaux de l’État à Malpasse est resté sans réponse pendant 7 heures de temps, jusqu’à la perpétration des forfaits…La Police nationale est sans excuse devant un tel laxisme, une regrettable illustration de refus d’assistance à personne en danger… Juste en face, de l’autre côté des barrières du territoire haïtien, à Jimani, il serait impossible que la douane dominicaine vive des événements identiques. La frontière, du côté de nos voisins, est administrée jalousement. Il y a une imposante manifestation de l’État dominicain sur la frontière. Cela va jusqu’à la démesure…Et si les victimes avaient eu le réflexe de s’échapper pour demander asile et protection de ce côté-là, les yeux de leur famille ne seraient pas remplis de larmes aujourd’hui. Certains de nos policiers débordés par la foule n’ont eu la vie sauve, qu’en se réfugiant à Jimani avec les armes du Commissariat…A la visite d’une commission officielle présidée par le Ministre de l’Intérieur, les militaires dominicains venus nous restituer armes, munitions et badges des policiers, ont dû rire de notre dénuement alors qu’ils savent bien qu’en face, dans leur caserne, l’ensemble de moyens dont ils disposent…

Christophe Wargny, historien, ancien collaborateur du Président Jean-Bertrand Aristide avait écrit en 2008 un livre au titre volontairement provocateur, «Haïti n’existe pas». Au fait, M. Wargny, ce faisant, voulait comme il l’expliquait, lancer un SOS à la recherche d’Haïti et dénoncer les acteurs de sa mise en quarantaine et de sa confiscation. A observer l’actuelle déchéance du pays insultée à tribord et à bâbord par des racistes du monde entier et par ses propres habitants désemparés par son incapacité à leur donner le service requis; au regard d’un ensemble de drames qui nous ont frappé ces temps derniers; au constat d’un ensemble de déficits d’État, d’un tissu de permissivités qui renforcent la réalité d’impunité; à l’observation de la situation générale d’insalubrité et du défaut de réponses; à l’analyse de la décadence des services de soins de santé et autres qui étaient déjà assez approximatifs avec leurs conséquences sur la vie des patients et des contribuables; au constat de l’abandon par l’État d’un ensemble de prérogatives régaliennes entrainant l’augmentation du zèle et de la hardiesse des producteurs de délits et la hausse vertigineuse de l’insécurité, la montée croissante du banditisme et des comportements inciviques, n’avons-nous pas le droit de mettre en doute, pour de bon, l’existence de l’État haïtien?

Pour prévenir une fois pour toutes des situations identiques à celle qui s’est produite à Malpasse à la douane et au Commissariat de police, l’État haïtien a besoin de prendre de nouvelles dispositions drastiques. Haïti est le principal marché de son voisin la République dominicaine. Mais l’État haïtien n’a jamais pris les moyens de percevoir valablement les taxes d’importation des produits dominicains qui envahissent notre marché et qui sont estimés à plusieurs milliards de dollars chaque année. Parce que l’État est débonnaire, chaque année, selon les associations patronales haïtienne, Haïti a un manque à gagner de plus de 500 millions de dollars sur les produits importés de la République dominicaine. Une pareille somme aurait fait une grande différence pour l’État haïtien au regard des manque à gagner dans son système de perception qui est désorganisé et faible, au regard de la pression fiscale de nos voisins de la Caraïbe et des autres pays de l’Amérique latine. La frontière haïtiano-dominicaine est une mine inexploitée, elle est un lieu de contrebande, presqu’une zone franche qui enrichit les importateurs haïtiens, de la petite marchande qui traverse la frontière régulièrement aux grands importateurs qui s’organisent pour ne pas payer les droits et qui importent tout quasiment en franchise.

L’État pauvre d’Haïti qui est heureux de recevoir  de toutes petites sommes de la coopération internationale a les moyens de gagner de la manière la plus naturelle, des centaines de millions de dollars chaque année à partir du commence binational. Déjà que les rapports d’échanges avec nos voisins sont classés d’inégaux par le fait que nous ne vendons que peu de choses à la République dominicaine alors que tout un pan de notre économie dépend de ses produits. Selon une étude du Centre de Facilitation Industrielle (CFI) parue en 2016, le déficit commercial avec la République dominicaine était de 1.419 milliards de dollars, en 2014. Pour la même période, nous avons importé de la République dominicaine pour 1.423 milliards de dollars soit 34% du total de nos importations.

Pour parvenir à bénéficier des échanges entre les deux pays, l’État haïtien doit investir pour rendre la frontière moins poreuse et les douanes plus fiables. Il faut renforcer la qualité des services au niveau des points d’entrées où l’État a déjà une présence et envisager de nouveaux points sur la frontière avec une activité formelle des organismes de perception et de surveillance, douane et police. Les installations de l’État sur la frontière doivent être chaque fois plus modernes et plus stériles. Dans les autres pays, les accès à l’aéroport et à la douane sont extrêmement contrôlés. Ces points relèvent de la sécurité d’État et un douanier ou un agent d’immigration a une puissance publique telle qu’ils sont des personnages redoutés et respectés. Les installations sont bien gardées et font l’objet d’une surveillance pointue, personnel de service en permanence, caméras, zones interdites à toute personne non autorisée, postes d’isolement et cabines de fouilles et de détention, espaces stériles gardés jalousement. En Haïti, nous avons besoin d’entrer dans les normes pour mettre fin à la situation de bordel dans ces espaces supposés réservés où l’on ne sait pas qui est membre du personnel ou qui est visiteur, le tout mélangé dans une proximité non orthodoxe.

Le gouvernement doit mettre de l’ordre dans la question des importations qui profitent, au détriment du trésor public, à toute une mafia d’officiels, de parlementaires, de chefs de tout acabit, d’alliés du pouvoir du secteur public comme du secteur privé. D’immenses richesses se constituent depuis la nuit des temps sur le dos de l’État, la contrebande aidant. Il faudrait, en Haïti, trouver une autre appellation pour la contrebande. De la façon où les mêmes personnes connues de tous, appartenant le plus souvent à la même famille de contrebandiers de génération en génération ayant les mêmes relations d’un régime à l’autre et qui profitent de leur influence pour court-circuiter les canaux réguliers de taxation en faisant entrer dans le pays d’immenses quantités de marchandises en ne payant pratiquement rien à l’État, la définition classique de la contrebande ne s’applique pas à ce cas de figure typiquement haïtien. Aujourd’hui, ces gens-là contrôlent tout un pan de l’économie diversifiée. Ils sont incontournables dans l’horizon commercial. Souchées politiquement, finançant tout ce dont le pouvoir a besoin, ils reçoivent en retour d’immenses avantages qui laissent rêveurs ceux du secteur privé qui pratiquent une activité commerciale orthodoxe en s’acquittant pour leur part de leurs redevances envers l’État. Ce qui est paradoxal, c’est que le premier groupe ne figure pas parmi les plus grands contribuables et quand cela arrive, ils ne font pas partie du peloton de tête, étant passés maîtres des pratiques d’évasion fiscale, de sous-facturation et de tous les coulages qui privent l’État de moyens énormes… En retour à la société, pas grand’ chose, leurs entreprises n’ont pas de fondations impliquées dans aucune activité caritative, ils ne sont pas socialement responsables…

Et ce n’est pas tout. La « contrebande » n’est pas un fait de la frontière uniquement. Dans les ports de province, à la douane de Port-au-Prince, à l’aéroport, l’État, sans aucun doute ne perçoit pas tout ce qui lui est dû. Et si nous nous basons sur le fait que les échanges avec nos voisins dominicains représentent 35% du total de nos importations et que les pertes pour défaut de perception régulière sont estimées à plus de 500 millions de dollars annuellement, sur les 65% restant, on serait en droit de penser que proportionnellement, l’État pourrait perdre un autre milliard de dollars. Cela fait des montants énormes au regard du Budget annuel d’Haïti. Perdre environ 1.5 milliard de dollars (cette estimation peut être assez conservatrice) par le simple fait de la contrebande, dans le cas d’un pays aussi pauvre, cela relève de crime de lèse-nation.

L’autre manque à gagner pour l’État, ce sont les franchises accordées à des ONG et au titre de réparations diverses sur longue durée et qui substituent au fisc haïtien près de 20 milliards de gourdes par an. Nos chefs d’État doivent mettre fin à cette mauvaise pratique de rembourser les commanditaires de leur campagne électorale par l’octroi de franchises de toutes sortes au détriment de la nation. Il est injuste que les plus riches soient ceux-là qui ne paient pas leurs redevances à l’État et que de ce fait, les plus pauvres ne reçoivent aucun service de ce même État complaisant et défaillant. On doit travailler au renversement de cette équation atypique et que ce soient dorénavant, les plus riches qui, par leurs contributions diverses, contribuent à alimenter les caisses du trésor public pour que l’État engrange les moyens adéquats pour assumer ses multiples fonctions sociales.

Voilà un cahier de charges sur lequel tout aspirant au pouvoir devrait travailler pour rendre l’État haïtien anémique d’aujourd’hui plus viable et plus autonome. Toutes ces anomalies qui ont rendu le système stérile et dépourvu de réponses aux revendications sociales ont alimenté la grogne qui avait produit l’éclatement partiel du 6 au 8 juillet 2018. Et l’État et ses partenaires bénéficiaires de ses largesses doivent être attentifs aux ajustements à apporter dans leurs attitudes pour éviter de faire les frais de la prochaine explosion de la bombe sociale. Il nous semble que préoccupées à accumuler plus de richesses à chaque fois, certains « aloufas » n’ont pas le temps de lever la tête pour voir venir le danger…Or, il est arrivé le temps de changer de paradigme en Haïti pour aménager de nouveaux rapports sociaux et combler le bas-fonds d’inégalités qui classent Haïti en tête du peloton des pays inégalitaires sur la terre…

Les événements de ce 24 novembre 2018 à la douane de Malpasse font partie de ces faits qui offrent un témoignage de la faiblesse et de la quasi inexistence de l’État. Cette mise en déroute provoquée par le geste inconsidéré d’un serviteur de l’État mal inspiré, a mis à nu toutes les insuffisances de notre administration. Il nous faut revisiter les installations de la police et de la douane sur toute la zone frontalière, dans un souci de surveillance, de sécurité et de verrouillage d’un espace public qui mérite une prise en charge et une attention différentes. Cet espace doit être à tout moment un environnement de haute sécurité pris en charge par la force publique en nombre suffisant et disposant du matériel de surveillance robotisé et informatisé. La douane et la DGI sont les deux principales mamelles de l’État. Le Budget de la République repose sur ces deux entités à la modernisation desquelles, l’État doit investir les moyens nécessaires.

Quant à la question de la sécurité à la douane sur la frontière, étant donné la proximité des bureaux de la police et de la douane, ne serait-il pas préférable de profiter de ce rapport de proximité pour affecter un détachement de la police à la surveillance dans les périphéries et à l’intérieur même des locaux de la douane pour qu’à tout moment, un agent puisse recourir au support d’un agent de la police pour prendre en charge et maitriser tout contribuable cherchant à provoquer des problèmes.

Et puisque l’on a remobilisé l’Armée d’Haïti et que jusqu’à présent cette remobilisation se passe plutôt dans l’informalité, ne serait-il pas opportun dans une nouvelle approche de sécurité liée à la zone frontalière en général et aux besoins spécifiques de la douane, l’on établisse une base militaire à Malpasse, à Ouanaminthe, à Belladère en attendant. Cela aura un doubla avantage. Une présence dissuasive pour éviter les incursions habituelles de militaires dominicains en représailles contre des citoyens haïtiens, et du même coup  aidera à sécuriser les installations de la douane toute proche et pourra intervenir rapidement en cas de besoin.

L’État haïtien doit changer de philosophie quant aux installations douanières sur la frontière avec la République dominicaine, cela nous fera entrer dans les normes universelles et favorisera une augmentation des recettes, tout le monde sachant désormais que la douane est là, elle n’est plus cette passoire ou ce lieu livré à lui-même que nos officiels contrebandiers et les autres contrebandiers qui savent corrompre nos agents utilisent comme plateforme d’enrichissement illicite. Ce sera un premier pas pour que l’État haïtien cesse d’être un État apparent, qu’il commence à prendre forme pour devenir un État  effectif pouvant désormais assumer ses principales fonctions régaliennes en se donnant en même temps les moyens de ses interventions au bénéfice de la population.

Ce texte a été initialement diffusé sur Radio IBO 98.5 Stéréo, le jeudi 29 novembre 2018 au Journal de 17 Heures.

 

 

COMMENTS

WORDPRESS: 0
DISQUS: 0