LA FAMILLE HAITIENNE ÉCLATÉE…

LA FAMILLE HAITIENNE ÉCLATÉE…

Par  Hérold Jean-François La célébration de cette journée internationale de la famille nous surprend en Haïti en pleine désagrégation du concept de

2017, UNE ANNÉE DE PLUS…
Résumé de l’actualité du mercredi 2 Aout 2017

Par  Hérold Jean-François

La célébration de cette journée internationale de la famille nous surprend en Haïti en pleine désagrégation du concept de la famille qui évolue comme une matrice au sein de laquelle, le père, la mère et les enfants développent leurs relations selon des critères bien définis. Les parents étant ceux-là qui exercent une autorité acceptée par les enfants qui les respectent et qui vouent tout un culte à leurs concepteurs.

Cette conception universelle de la famille a évolué sur la planète globale en prise à ce que le Professeur Alain Renaut, spécialiste en philosophie politique qui y a consacré un livre: « la fin de l’autorité » dont la première édition est sorti chez Flammarion en 2004.

Comment se construit l’autorité aujourd’hui si ce n’est plus de façon hiérarchique ?  «  Nous sommes convaincus nous dit Renaut, que les hiérarchies anciennes, pour la plupart fondées sur des différences supposées naturelles et irréductibles, sont devenues obsolètes dans une culture où nous identifions l’autre, tout autre, comme un « semblable ». Albert Jacquard  cité par Renaut, quant à lui porte le problème de la crise de l’éducation dans la dimension d’une crise plus globale, une crise de la société.

Il y a dans la question de l’autorité, celle des parents sur les enfants et celle des maîtres sur les écoliers, une nouvelle donne, la prise en compte des enfants et de leurs ressentiments, parce que comme le constate le Professeur Alain Renaut quand il renvoie à la logique de la modernité démocratique de renouvellement de toutes les relations d’autorité : « … Aucun pouvoir ne se peut légitimement exercer, désormais, sans se soucier d’obtenir, d’une manière ou d’une autre, l’adhésion de ceux sur qui il s’exerce. » fin de citation. (Mention citée, p. 19).

La famille haïtienne n’échappe pas à ce qui se passe dans les autres sociétés qui ont renoncé à un ensemble d’interdits. Les rapports entre les enfants des générations précédentes ne sont pas les rapports que développent les parents d’aujourd’hui avec leurs enfants. L’autorité a évolué pour sortir de sévère hier et devenir molle aujourd’hui, lorsqu’elle existe encore. Le monde a bien changé, les réalités aussi à l’intérieur des familles.

Mais chez nous, en plus d’un ramollissement des mœurs, il y a d’autres aspects propres à notre réalité sociétale qui ont affecté l’exercice de l’autorité parentale. La crise économique qui affecte notre pays est l’un de ces facteurs. Le chômage endémique en Haïti a généré sur de trop longues périodes une situation de misère qui à chaque fois, a concerné des groupes les plus larges possibles de notre société.

Le défaut de moyens affecte les parents, le père, la mère dans l’exercice de leurs obligations envers leur progéniture, encore quand nous sommes en face de situation où les deux assument conjointement la fonction de noyau central de la famille. Chez nous, le plus souvent, il s’agit malheureusement de famille monoparentale ou la mère courageuse se démène pour pourvoir aux besoins de ses enfants, abandonnée en cela par des pères irresponsables, qui, au-delà de l’acte de procréer, n’existe pas dans l’univers du foyer. Ici, les législateurs haïtiens ont fort à faire pour que notre société en arrive à une paternité responsable comme c’est déjà le cas ailleurs.

Cette situation de chômage quasi généralisée en Haïti affecte directement les relations parents/enfants. Ces derniers, trop souvent sont livrés à eux-mêmes dans l’univers de la rue haïtienne, pour assurer par leurs propres moyens, leur survie et celle de leur famille. Les avenues de la République d’Haïti, sont des illustrations grandeur nature de ce phénomène auquel, notre société ne s’est pas attaquée de manière sérieuse, pour le résoudre. Ledit phénomène a de multiples visages, les uns plus visibles que d’autres. Il s’illustre chez nous par le dossier honteux de la domesticité des enfants des familles humbles que notre société traîne comme un boulet inamovible; les enfants de rues qui grandissent sans l’encadrement familial normal. Les rues d’Haïti, une véritable jungle où ces adolescents sont en proie à des expériences difficiles de vie, pour arriver à survivre.

Il va de soi que nous sommes ici en face de la fameuse machine de reproduction des inégalités. Le refus de l’éducation et l’alimentation en permanence d’une réalité d’analphabétisme. Ces enfants de la rue ne vont pas à l’école, généralement. L’autre face de ce problème, c’est la prostitution infantile. Des réseaux exploitent ces enfants filles et garçons dans le cadre de ce qui est universellement connu comme le tourisme sexuel. A un autre niveau, il y a également une prostitution déguisée, subtile. De jeunes enfants qui, pour faire face à certains besoins non assumés par la famille, développent des relations avec des adultes qui les exploitent sexuellement.  Vous avez sans doute entendu parler d’une forme caricaturale de ce phénomène baptisé par l’humour caustique haïtien « madan papa ».

Toutes les fois que la famille ne peut plus faire face à ses responsabilités, il se développe dans le monde entier, des alternatives de survie qui donnent lieu dans nos sociétés à toutes sortes d’exploitation dont les plus connues sont le trafic d’enfants, le trafic d’organes, l e proxénétisme, les esclaves sexuels, la prostitution formelle ou subtile, etc. Au cœur de ces trafics répugnants, les enfants des familles démunies happés par de dures réalités et des vécus difficiles, humiliants. Il ne manque pas de publications de toutes sortes, livres, films, documentaires, pour montrer ces réalités.

Comment alors, les parents peuvent-ils désormais exercer aucune forme d’autorité sur leurs enfants, quand ce sont ces derniers, au prix de sacrifices qui les dépouillent de toute dignité et de tout scrupule, qui assurent les moyens d’existence à leur famille. Quand un père, une mère est forcée de faire comme si il ou elle n’a pas vu ou n’a pas compris d’où sa fille ou son fils trouve les moyens pour ramener à la maison des biens coûteux, un téléphone cellulaire intelligent, un téléviseur, un réfrigérateur, un four, des meubles, des vêtements, des bijoux etc., alors qu’ils ne travaillent pas. D’où ces parents puiseront-ils l’autorité pour corriger, interdire et forcer au respect des règles et des normes dans le foyer familial. Le renoncement à l’exercice de l’autorité est tacite, formelle. Il n’y a plus d’autorité qui puisse s’exercer quand les rapports sont inversés. En créole, on a là une bonne illustration de cette maxime «  devan pòt tounen dèyè kay », le monde à l’envers..

D’autres évolutions des mœurs du village global affectent notre société où les parents n’ont plus la légitimité requise pour exercer le statut de tuteur ou celui d’autorité naturelle. La famille désormais a dépassé la figure classique du père et de la mère qui, par le mariage ou autres formes d’unions comme le « plaçage » en Haïti, conçoivent des enfants.  Il y a de plus en plus dans notre société une réalité qui grandit, celle des relations de couples de même sexe portés par un puissant lobby mondial avec des moyens économiques énormes, qui chaque fois, réclame plus de droits et une reconnaissance légale pour ces communautés identifiées comme « lesbienne, gay, bisexuels et transgenres (LGBT). Les parlements de plusieurs pays ont adapté leur législation pour accommoder les droits de ces groupes. Notre société qui a évolué autour de valeurs religieuses quand on se réfère à la famille et aux mœurs est très conservatrice quant à certaines de ces réclamations comme le mariage pour tous qui, au regard des réactions au parlement et dans la société en général, n’est pas pour demain. Mais de plus en plus de gens s’affichent officiellement et ici et là, des couples de même sexe vivent en ménage au grand désarroi des puritains et d’une opinion publique majoritaire qui inscrivent leur rejet de cette évolution dans les valeurs référentielles de la famille qui, ne peut l’être en dehors d’un homme, d’une femme qui vont donner naissance à des enfants pour assurer la continuité de la société par la procréation. Ce glissement de notre société vers l’universalité est encore perçu comme une dépravation des mœurs et vue comme une menace de plus affectant la famille haïtienne confrontée à de multiples difficultés de survie dans la forme originale de la matrice classique père, mère, enfants.

Voilà le décor dans lequel en Haïti nous marquons cette journée internationale de la famille affectée par des agressions multiples. La famille haïtienne, dans ce contexte, est-elle assez forte pour réagir et se prémunir ?  Vers la fin des années 1950 et 1960, la famille haïtienne a été déchirée par de multiples départs qui ont fait éclaté bon nombres de couples. Le père ou la mère a émigré aux Etats-Unis, au Canada, en Europe, en Afrique et en Amérique latine. Des générations d’enfants ont grandi et passé les plus belles années de leur adolescence sans au moins l’un des parents. Cette situation a laissé des traces, des empreintes qui ont agi sur les relations tant de ces familles disloquées que sur les relations sociales globalement.  Aujourd’hui, la vanne de l’immigration s’ouvre un  peu plus pour forcer au départ les jeunes, les enfants. Ces derniers font partie de la génération sur laquelle des pères, des parents rendus inutiles et insignifiants ont perdu la prérogative de l’exercice de l’autorité. Ils partent pour échapper à cette logique et travailler pour à leur tour avoir de meilleurs atouts comme parents. Arrivera-t-on à un moment en Haïti où la famille pourra préserver la chance d’évoluer dans l’unité sans que l’un des conjoints ou les enfants soient obligés de laisser le cocon familial si indispensable à la construction et à l’évolution de l’enfant ?

Haïti aujourd’hui est préoccupé par un ensemble de problèmes sociaux, prioritairement la délinquance sous des formes multiples, l’insécurité, les gangs et le banditisme. Toutes ces malformations sociales ont à voir avec les défaillances au niveau de la famille. Nous sommes en train de payer les conséquences de l’éclatement de la famille qui, de ce fait, ne peut plus assurer ni assumer sa fonction d’alimenter la cohésion sociale. La famille en Haïti, n’est plus ce lieu privilégié de la concorde, de l’affection, de la convivialité qui nous fournit tout l’outillage nécessaire pour aller à la rencontre de l’autre pour que cette rencontre ne « … signifie pas détruire, entrer en compétition », mais plutôt «  s’ouvrir à l’autre » (op. cit. p.15). Il est vrai de reconnaître que la société haïtienne, société d’apartheid par excellence, n’a jamais pu favoriser les ouvertures pour inclure les autres et favoriser cette cohésion sociale qui fait la force des nations. Chez nous, l’autre, on ne le voit pas, on le croise, on ne lui adresse pas la parole, il ne compte pas, il n’est surtout pas égal à nous. Cette perception de l’autre empêche l’émergence d’une citoyenneté commune où l’on se projette comme frères et sœurs d’une entité haïtienne une et indivisible.

La famille haïtienne, au même titre que les autres institutions formant l’État haïtien est en plein dysfonctionnement. Nous avons vu les facteurs économiques et sociaux qui l’empêchent de s’assumer pleinement et de livrer à la nation des fournées de citoyennes et de citoyens intégrés et bien imbus de leur rôle. La société haïtienne doit sortir de son aveuglement et de son indifférence pour créer en Haïti une dynamique sociale nouvelle, intégrante pour produire une situation différente qui garantisse des rapports sociaux normaux. Les phénomènes étudiés dans cette présentation ont montré un ensemble de malaises qui renvoient aux malformations issues de la famille handicapée dans son fonctionnement régulier.

Tant vaut la famille, tant vaut la nation, si nous parodions un concept qui a renvoyé de préférence à l’école, qui forme les citoyennes et les citoyens qui assumeront les responsabilités multiples au niveau de l’État. La société haïtienne d’aujourd’hui avec tous ses problèmes est le reflet exact de la famille qui a cessé depuis trop longtemps d’assumer son rôle, ses multiples fonctions. La famille c’est la source originelle d’où part tous les flux qui, dans un confluent vont produire le mélange ou le cocktail social. Si la matrice de départ à des défauts congénitaux qui affectent les enfants, il n’y aura pas de miracle dans le résultat final. Ce qu’on a en aval est le produit direct de la situation de ce que l’on a en amont. La société est performante, en bonne santé quand la famille se porte bien. La société est débile, incapable de faire face à ses multiples tâches et responsabilités quand la souche initiale est affectée par toutes sortes de tares. Alors il faut des aides extérieures, les voisins entrent en scène « vwazinaj se fanmiy » pour pallier aux insuffisances. La société c’est le miroir qui projette les reflets de la famille, on ne risque pas de se tromper.

Cette conférence a été présentée ce 15 mai 2018 à l’Hôtel Best Western Premier,  à l’occasion de la Journée internationale de la famille, une activité de la Plateforme Kore Lavi .

 

 

 

 

 

 

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